01/11/2009

Tombe

Grand-mère me téléphone dans la matinée. Elle se plaint de sa solitude, de sa santé. "Gilles, tu es si loin..." Aucune nouvelles de mon frère ; aucune de mon père. "Ah ! si ma fille était encore là !" Mais elle ne l'est plus depuis... vingt-cinq ans je crois. Maman me semble si irréelle, si éloignée. Étais-je vraiment là le jour où son cercueil est descendu en terre ? Était-ce réellement moi, ce jeune garçon qui la regardait s'enfouir ? Oui, bien sûr... Mais tant de choses ont changé depuis. Plus vraiment moi maintenant. La pluie bat contre la fenêtre. Là-bas, à flanc de colline, le cimetière doit lui aussi être balayé par les bourrasques, vent, glaise. Emmitouflés dans leurs manteaux, des gens vont et viennent, s'arrêtent devant la tombe d'un proche, posent un chrysanthème, se signent, prient, partent en silence. La pierre tombale de maman, elle, n'a aucune visite. Seule la pluie sur le granit froid. La photo de maman est depuis longtemps délavée par les rayons du soleil - un portrait fait peu de temps avant sa mort, dans sa chambre d'hôpital. Comme chaque soir, je révise mes leçons dans cette chambre, par terre. Maman est cadavérique, mais elle va bientôt rentrer à la maison. Je crois que c'est bon signe. En réalité, elle a décidé de mourir chez elle. Entre mon oncle. D'emblée je le déteste. Qui lui a demandé de venir ? Maman ? Papa ? Ma grand-mère ? Venu de lui-même ? Il en est capable : il se sent partout chez lui, stature imposante, voix forte, connais tout le monde. "Que fais-tu à la mairie déjà ? - J'ai en charge la communication de Mr le Maire." Il est toujours bronzé, cela va de soi, rentre de vacances, sort son appareil photo, demande à maman de se tenir de trois-quart, la photographie sous différents angles. Il semble satisfait, range son appareil, bavarde cinq minutes avant de nous quitter - Mr le Maire doit se rendre au repas des Anciens. Avait-elle conscience, maman, ce soir-là, de poser pour sa pierre tombale ? Oui, bien sûr. Cela se voit dans son regard : elle est déjà d'outre-tombe. La photo, encadrée, trône sur le poste de télévision de grand-mère. Dans toute photo, il y a un arrière-goût de pierre tombale. Le "ça a été" dont parle Roland Barthes. Le déclic d'un appareil, un doigt qui appuie sur une gâchette, c'est la même chose. La photo est fascinée par la mort, elle ne photographie que cela, soldats SS participant à des concours - le pendu le plus expressif, la balle dans la nuque la mieux saisie... L'écrit, lui, est du coté de la vie. Définitivement.

07/02/2009

Découverte de Gabriel Matzneff

Quel âge ? Dix-sept ? Dix-huit ans ? Comme chaque vendredi soir, je regarde Apostrophes. Philippe Sollers est sur le plateau de Bernard Pivot. Il parle longuement d'un écrivain présent à ses côtés. L'homme est élégant, sensible et drôle. Son nom ? Gabriel Matzneff.

Le lendemain, je me rends à la bibliothèque municipale. Elle occupe le second étage d'un ancien palais épiscopal. Le rez-de-chaussée, lui, est réservé au palais de justice. Essouflé, j'entre dans la salle d'apparât et me dirige droit sur les tiroirs où tout est recensé sur des fiches cartonnées. "M" comme Matzneff. Ont-ils un de ses livres ? Oui, plusieurs même, tous regroupés au fond de la salle dans l'enclave "littérature contemporaine". Je croise un escabeau en bois qui escalade une étagère défendue par une garnison de livres indéchiffrables... Le parquet craque... Nous y voilà... Etouffé entre deux pavés, un livre à la tranche rouge m'attend : Harrison Plaza. Je l'ouvre, lis comme à mon habitude les premières et les dernières phrases du livre. Sur la dernière page, là où les bibliothécaires insèrent la fiche cartonnée où est ensuite tamponnée la date limite du prêt, quelqu'un a écrit au crayon de bois : "Interdit au moins de dix-huit ans". Mon coeur palpite : va-t-on me refuser l'emprunt de ce roman ? J'ai, bien entendu, une envie irrésistible de lire ce livre. Je dois paraître plus vieux que mon âge : la bibliothécaire tamponne ma fiche et me laisse partir avec Harrison Plaza serré dans les bras. Vingt ans plus tard, je raconte l'anecdote à Gabriel Matzneff qui s'en amuse : "Si vous m'aviez raconté cela plus tôt, j'en aurais fait usage dans une préface".

Lettre à un ami

Cher ami,

Lorsque je vous avais fait part de la naissance de Swann, vous m'aviez répondu que vous espériez que jamais il ne rencontrâ sur sa route une Odette de Crécy. Votre souhait me fit sourire : sans le savoir, vous faisiez le portrait de sa mère. "Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre !" s'exclame Charles Swann à la fin d'Un amour de Swann. Je me suis bien gardé de mentionner ce passage à l'intéressée qui se demandait alors pourquoi je tenais tant à ce que notre fils s'appelâ Swann. Cette semaine, un ami avec qui je dînais me fit la remarque suivante : "Il y a les muses ; et il y a les mères. Ce sont rarement les mêmes."

Lire conjointement A la recherche du temps perdu de Marcel Proust et les Confessions de Saint Augustin me semble être une démarche judicieuse : ces deux auteurs explorent la mémoire.

Bien amicalement,

 

Gilles Monplaisir

28/01/2009

Messie

NASA031.jpgCe que je vais écrire, là, ne sera pas pris au sérieux. Je le sais. Comment pourrait-il en être autrement ?

Très jeune, je sais que je suis un Messie. Comme mon prédécesseur, je manque de mourir peu de temps après ma naissance : à dix-huit mois, les médecins diagnostiquent une "coccycose" comme me le dira plus tard maman (Maman a mal compris : il s'agit en réalité d'une "toxicose", rien à voir avec le sacrum). Ma vie est en danger, on n'y croit plus, je vais mourir... Puis, soudain, sans raison, je me rétablis. Personne ne peut expliquer ce revirement de situation... Enfin, je suis de nouveau là, bien en vie. Je poursuis ma route. J'ai tout de suite de la sympathie pour ce poupon qui, 2000 ans plus tôt, échappe à un massacre ordonné par Hérode : ses parents, Joseph et Marie, ont eu la bonne idée de fuir en Egypte. Il a de la chance : Il aurait pu y rester, lui aussi.

La révélation se précise encore davantage. J'ai une vision (rêve ? Pas sûr...) très nette de mon existence avant mon arrivée sur terre (car je suis avant de naître) : la terre est minuscule une petite balle bleue dans l'obscurité. Je suis chez moi, c'est-à-dire chez Dieu, avec d'autres collègues, d'autres futurs Messies. C'est à mon tour d'y aller, sur cette balle de tennis, le "patron" vient de me le dire ok j'y vais.

Bien entendu, le Messie est un enfant comme les autres. Je ne déroge pas à la règle : papa, maman, mon frère, mes camarades de classe ne se doutent pas que je suis Dieu ayant décidé d'épouser la condition humaine, "d'accomplir les Ecritures". Les "écritures"... Les miennes intriguent mes parents. Pendant des heures, je ne bouge pas de ma table, je remplis des cahiers d'histoires rocambolesques. Papa m'interpellent dédaigneusement : "T'es encore dans tes écritures !" Eh oui, papa... Si tu savais... Je les accomplis.

J'ai ma traversée du désert, comme tout bon Messie : j'oublie ma mission originelle, je me contente de vouloir être un saint ou bien un grand général ou bien un grand écrivain. Quel manque d'ambition lorsqu'on est un Messie ! Car un Messie est ces trois choses en même temps : un saint, un général et un écrivain.

Personne ne me croit lorsque je me hasarde à dire que je suis un Messie. Je me console en me disant qu'ils étaient très peu à croire mon prédécesseur, il y a deux mille ans, aux alentours de Jerusalem.

27/01/2009

Friand

Les friands... J'en suis friand, justement... La gourmandise du dimanche... Ite missa est... La messe est finie... Nous sortons de la cathédrale par la porte du paradis... Les cloches carillonnent à grandes volées... Maman a glissé son missel dans son sac-à-main... Il est protégé par un couvre-livre bleu... Comme à l'école... Les devoirs sont faits... Place aux réjouissances... Des invités ce midi... Nous suivons maman chez le primeur au coin de la rue... Des oranges, des bananes... Le charcutier est juste à côté... Une entrée... Un poulet... Puis c'est la remontée vers la maison... A mi-chemin, le boulanger nous attend... Un pain de 400 grammes, des pâtisseries et pour patienter jusqu'à 13h, un friand pour les enfants... Le "Friand" est en réalité un "financier"... Mais maman dit toujours "un friand"... Elle persiste aussi à appeler "grenouille" ce que les pâtissiers ont baptisé "divorcé"... Pourquoi "grenouille" ? La couche sucrée colorée de vert qui enrobe ce gâteau ? Bref, pour moi, c'est donc aussi un friand... Ce n'est que plus tard... Le rectangle doré tient entre le pouce et l'index... Ne pas l'écraser... Il s'émiette facilement... Sa chair, adoucie par le miel, cède aussitôt sous la dent... Quelques grains s'agrippent aux dents... Une hostie est bien fade...

15/01/2009

Marronniers

Un échange avec Ln deuxtrois m'ouvre les yeux sur un de mes goûts personnels.

Mon enfance a pour cadre un jardin à la française. Situé en plein centre-ville, il est ouvert au public dans la journée. Le soir, papa ferme l'une après l'autre les lourdes grilles barreaudées qui en contrôlent l'accès. "Je vais fermer les lourdes" nous dit-il à chaque fois, prenant avec lui un volumineux trousseau de clefs. Chaque portail est muselé par une chaîne cadenassée. A partir de ce moment, le jardin nous appartient jusqu'au lendemain matin, jusqu'à ce que papa ouvre à nouveau "les lourdes". En échange de cette tâche quotidienne, la municipalité nous permet de jouir gracieusement d'une maison de gardien située à l'intérieur du jardin.

L'été, après dîner, je sors jouer dans les allées gravillonnées et désertes ; je cours, je fais des galipettes sur les pelouses qu'il est interdit, en journée, de fouler ; je chatouille les statues qui, quelquefois, semblent cligner des yeux et sourire ; je regarde les poissons rouges tourner dans le grand bassin ou se réfugier sous les nénuphars mauves. Le soir, ce jardin m'appartient. C'est le notre. D'ailleurs, me dit papa, il a été dessiné par Le Nôtre, le jardinier, celui qui a fait ceux de Versailles. Je ne connais pas ce jardinier qui était des nôtres, mais j'en suis fier..

Dans ce jardin, je me suis fais des amis. De vieux amis. Alignés sur quatre rangées, des marronniers centenaires défilent devant la fenêtre de ma chambre. Leur feuillage épais sert d'oreiller à ma tête rêveuse : j'y vois des visages, des objets, des animaux comme autrefois les habitants de Lascaux distinguaient dans une anfractuosité le profil d'un cheval, d'une gazelle ou bien d'un taureau. L'un d'entre eux offre à ma rêverie le tracé d'un sentier montagneux creusé dans la roche et se perdant tout là-haut, vers la cime.

Ces marronniers ont vu passer plusieurs républiques, deux guerres mondiales et une foule de romans individuels jamais écrits. Ils se font vieux. Ils menacent, dit-on, de tomber et d'écraser les visiteurs. Aussi, la municipalité décide de les abattre. Une pelleteuse arrive. De ma chambre, je la regarde, impuissant, renverser mes vieux amis. J'échafaude dans l'urgence mille contre-attaques pour retarder cette méthodique exécution. Aucune n'aboutit. On plante de jeunes platanes que je trouve chétifs et laids.

Combien de fois, depuis, ai-je rendu hommage à mes vieux amis disparus ? J'ai en effet gardé un goût prononcé pour les vieux arbres et je ne manque pas, lorsque je me promène dans un parc avec la femme que j'aime, d'embrasser cette dernière sous la protection d'un vénérable pin parasol ou bien contre l'écorce rugueuse d'un gigantesque séquoia.

06/01/2009

Landes

Ernest Hemingway, Le soleil se lève aussi :  « Ensuite, nous traversâmes les Landes et regardâmes le coucher de soleil. Il y avait de larges pare-feu dans les pins et, en regardant en enfilade, comme des avenues, on pouvait voir des collines boisées tout au bout. A environ sept heures trente, nous dinâmes tout en regardant le paysage par la glace ouverte du wagon. C’était une région de pins, sablonneuse, couverte de bruyères. Il y avait de petites clairières avec des maisons et, de loin en loin, on voyait une scierie. La nuit tomba et nous pouvions sentir la campagne chaude, sablonneuse et noire, derrière la vitre. »

Je les ai souvent parcourus, ces pare-feu landais. Rectilignes sur plusieurs centaines de mètres, ils étaient parfaits pour lancer les chevaux au grand galop. Ces derniers le savaient et, sitôt en position, piaffaient d’impatience. Marie, silencieuse, se tournait vers moi et, baissant les paupières, donnait le signal du départ. On s’élançait à bride abattue, en pleine fournaise. Les sabots soulevaient une poussière noire qui se collait à notre visage et à nos bras en sueur. La course terminée, on s’arrêtait au bord d’une rivière pour faire boire les chevaux, et pour nous baigner.

On s’étendait sur la petite plage sablonneuse. Marie ne gardait qu’une culotte blanche qui, après la baignade, laissait deviner un pubis sombre. J’aimais le lui manger. L’odeur des chevaux et des pins maritimes se mêlait à celle de sa fente rafraîchie par l’eau de la rivière. « Prends-moi ! ». Les chevaux hennissaient. Elle aimait les entendre hennir.

On ne faisait jamais l’amour dans un lit : uniquement en plein air, ou bien dans les écuries. Ça l’amusait de me coincer dans la sellerie (odeur du cuir des selles et des filets, sueur des chevaux imprégnant les tapis de selle), d’ouvrir ma braguette et de me branler jusqu’à ce que je bande à sa convenance. Elle, si réservée et si froide dans la vie de tous les jours. « Ton sexe me va bien… ». Sublime cavalière.

Seules les femmes intelligentes sont intéressantes au lit.